Voir aussi : http://www.medienstadt-leipzig.org/euronf/

« L’Internet des Objets comme relance du sujet de la gouvernance de l’Internet… »

J’ai à une époque fait une conférence à l’EGENI sur le sujet (avec un focus EPCGlobal et ONS), en septembre 2006 je crois, à une époque où la seule racine ONS se trouvait aux USA. Depuis, le gouvernement Français, la commission Européenne et certains acteurs privés ont pris des initiatives sur le sujet.

Mais j’avoue avoir un problème avec ce thème récurrent.
Comment définir les principes de gouvernance d’une « chose » dont on ne peut prédire l’évolution… ni même la nature sans cesse changeante ? Gouverner n’est-il pas prévoir dans le cadre d’un système définit ?

Tout au plus peut-on piloter les choses dans le contexte des objectifs du moment ; il s'agirait donc de revenir aux racines du mot "gouvernance" : diriger avec le gouvernail, conduire. Le capitaine sait ce qu'il veut, où il doit aller, mais il ne fait que « piloter » le navire en fonction de ses moyens, des évènements et fait « ce qu’il peut ». S'agissant des éléments extérieurs à lui : météo, mer, icebergs, états d'âme de l'équipage, etc. il les intègre dans son pilotage plus qu'il ne les décide ou les "gouverne" (au sens où ce mot est employé aujourd'hui).

Sur la base de cette analogie, cela reviendrait donc à définir, pour Internet (qu'il soit "des objets" ou pas) :

  • Un système de valeurs communément accepté autour de la « chose », étant entendu que ce système évoluera dans le temps en fonction de critères éthiques,
  • Une autorité indépendante de contrôle, garante de ce système de valeurs, qui scrute en permanence les évolutions et les orientations latentes de la « chose » et qui, a posteriori, valide ou ne valide pas telle ou telle évolution selon les critères « éthiques » du moment,

Mais dans ce cas, pas mal de questions se posent sur l’indépendance de cette autorité, donc sur les valeurs éthiques à respecter et sa réelle efficacité :

  • Définir l’accès à une valeur économique, ainsi que les conditions de son partage se sont toujours résumés à un problème de rapport de force entre acteurs concernés,
  • Ce rapport de force génère des compromis qui sont faits sur la base des leviers et moyens à disposition des acteurs incriminés,
  • La régulation de la valeur économique se fait donc selon la loi du compromis, c'est-à-dire bien souvent celle du plus fort, économiquement parlant

Le vrai sujet n'est donc pas la « gouvernance de l’Internet... des objets ou tout court » mais « comment l’Europe peut-elle devenir force de proposition crédible – c'est-à-dire avec force de contrainte - sur le sujet Internet ? ».

La réponse ne tient pas à mon sens dans la seule action politique, même si l'initiative de la commission Européenne est louable.

  • L’action politique, normalement basée sur les intérêts collectifs, peut servir à définir ces valeurs éthiques,
  • L’action économique (idéalement liée à la précédente… mais, est-ce encore possible à l’ère de l’économie mondialisée ?) peut servir à les imposer (via des poids-lourds du secteur),
  • L’action citoyenne doit clôturer les deux précédentes et en contrôler les actions, les dérives…

Cette action citoyenne ne peut se faire qu'à l'échelle planétaire, cela va de soi, quitte à bouleverser les équilibres hérités des "états-nations".

Mais voilà, comme tout est lié, ces solutions se heurtent aux problèmes structurels que nous connaissons en Europe (le lecteur me pardonnera ces rapides raccourcis) :

  • déficience de la recherche applicative,
  • coercition étatique (Française notamment) sur l’usage d’Internet par les citoyens,
  • les objectifs réellement poursuivis par les acteurs économiques concernés, plus en relation avec le profit que l’éthique,
  • etc.

Tous ces problèmes font que, pendant que l’Europe organise ce type d’évènements, d’autres se donnent les moyens d’imposer leurs vues pour les années à venir (Chine, Corée, USA, etc.)…

Pourtant, sur le registre citoyen, une conscience planétaire se met progressivement en place(*) : confirmer ce contre-pouvoir et son rôle en tant qu’acteur est un des enjeux majeurs des 5 années à venir !


Philippe GAUTIER

(*) Le récent épisode WIKILEAKS en est une illustration. Voir aussi : http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/01/08/edgar-morin-les-nuits-sont-enceintes_1462821_3232.html