Internet des Objets et standardisation…
By Philippe GAUTIER on Saturday 29 December 2012, 12:25 - Permalink
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Selon la définition de l’Internet des
Objets que je donne depuis des années et qui est désormais reprise par de
nombreux leaders d’opinion (il suffit d’écouter certaines interventions du
récent évènement « Le WEB 2013 »), le terme
Internet des Objets n’illustre pas la faculté des objets à communiquer (idée
maîtresse du M2M) ; mais il s’attache à appréhender un
écosystème dans lequel les objets deviennent des acteurs autonomes.
Cela signifie que, grâce à l’association de différentes technologies
complémentaires : media Internet, technologies sans
fil, supports d’identification (codes à
barres, RFID, NFC…),
lecteurs ou scanners, capteurs, actuateurs, etc.,
ils deviennent capables de percevoir, analyser et agir par eux-mêmes dans les
contextes des processus dans lesquels ils sont
engagés et dans lesquels ils sont, aujourd’hui, considérés comme des objets
inertes.
Nous définissons ainsi, au sein de ma société (Business2Any), le couple
"objet physique" / "Intelligence virtuelle
associée" (qu'elle soit embarquée, centralisée, distribuée ou hébergée dans
le Cloud) comme formant une seule et même entité
actrice de l’Internet des Objets que l’on peut appeler un "CyberObjet". « Les CyberObjets sont donc des acteurs
potentiels des chaines de valeurs qui
agissent sous le contrôle des opérationnels ou en partenariat avec eux. »
(contribution à Wikipedia, septembre 2011). L’Internet des Objets est donc
l’extension de l’écosystème Internet existant, comprenant le Web, où les acteurs sont désormais les Humains, les systèmes d’information et les
CyberObjets.
Remémorons-nous cependant l’étape précédente : le Web 2.0. Il fut caractérisé par la généralisation des «
individus-acteurs » (Consommateurs, citoyens, militants, etc.) grâce aux
réseaux sociaux, outils collaboratifs, applications de
moi-quantifié (quantified-self), …
Le constat principal que l’on peut tirer de cette expérience du Web 2.0 est
qu’il n’est pas possible de prévoir, a priori, tous les comportements d’acteurs
autonomes quels que soient les contextes ou les processus. Le Web 2.0 est ainsi
un florilège d’expériences sociotechniques cloisonnées, « en silos », où chaque
communauté vit selon ses propres standards et règles, et dans lesquelles
l’interopérabilité est impossible, où, à tout le moins, compliquée à établir.
Il n’empêche que ce Web 2.0 fut prolifique et permit de découvrir de nouveaux
horizons : ces expériences sociotechniques, même limitées, ont largement
contribué à créer de la valeur.
Ce retour d’expérience du Web 2.0 permet cependant de poser la question de
la « Standardisation ». C’est la réponse
évidente la plus fréquemment donnée aux problématiques d’interconnexion, de communication et d’interopérabilité dans nos organisations.
Les travaux existants de standardisation, qui ont clairement démontré leurs
limites avec le Web 2.0, ne sont en effet peut-être pas (au sens où nous
l’entendons aujourd’hui) les seules solutions pour adresser les enjeux que pose l’Internet des Objets.
Standardiser consiste notamment à définir des règles pertinentes et communément acceptables en matière
de savoir-faire, d’organisation ou de communication ; s’agissant des accès
à des ressources (ou moyens) et à leur partage au
sein d’un écosystème donné. Définir de telles règles dans des organisations «
complexes » (où plusieurs acteurs autonomes sont
capables de s’auto-organiser en fonction de finalités communes) ou des
environnements « chaotiques » (où les acteurs sont en divergence de buts), est
très difficile : c’est un travail sans fin car l’écosystème traité est en
perpétuelle évolution et le moindre changement peut engendrer des
transformations imprévisibles à grande échelle (effet papillon ou http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9orie_du_chaos#Sensibilit.C3.A9_aux_conditions_initiales).
Il est donc vain de prédéfinir des modèles
déterministes et exhaustifs, censés représenter ce que sera la réalité dans
tout ce qu’elle a de complexe et d’incertain... La
standardisation GS1/EPCGlobal en matière d’Internet des Objets trouve là une
partie de ses limites. Donner un sens universel à un type d’évènement donné est
illusoire : « il pleut » n’a pas la même signification que je veuille arroser
la pelouse ou partir me promener en forêt.
Nous l’avons maintes fois répété ici : avec la généralisation de
l’utilisation des technologies sensorielles (capteurs, actuateurs, tags RFID,
NFC, GPS, etc.) et le traitement massif et parallèle de
données évènementielles dans les systèmes d’information interconnectés en
place, l’Internet des Objets pose ainsi de façon plus évidente qu’auparavant un
problème latent : celui lié à la question de l’adéquation de notre façon de
penser l’organisation moderne par des schémas très analytiques et
fonctionnels.
Il faut noter ici que ces derniers sont un héritage du cartésianisme et des courants de pensée
scientifiques prégnants jusqu’à la seconde partie du XIXème (ex : positivisme) et, même s’ils ont été largement supplantés
dans le domaine scientifique, ils restent majoritaires dans nos schémas de
pensée. L’approche fonctionnelle
est en effet suffisante pour les processus relativement contrôlés et restreints
mais ne l’est plus pour la réalité d’un écosystème ouvert et interconnecté. Il
faut comprendre ici cet écosystème comme un vaste ensemble sociotechnique
(http://fr.wikipedia.org/wiki/Sociologie_des_organisations#L.27.C3.A9cole_socio-technique)
complexe ou chaotique (selon le niveau d’analyse), où les chaînes de décision concernent
aussi bien les hommes, que les automates (systèmes
d’information compris).
Or, désormais, les CyberObjets sont des potentiellement acteurs à part
entière des organisations et sont donc, à ce titre, des éléments essentiels de
ces chaines de décision. Ne pas
les considérer comme tels relève de l’impasse conceptuelle !
En matière d’Internet des Objets, de « Web 3.0
/ Web 4.0 », de « Web sémantique » ou encore de « Web symbiotique » (tous ces termes évoquent une
même évolution et leur utilisation dépend de la culture de celui qui les
emploie) ; et, plus synthétiquement, d’appréhension des organisations complexes ou des environnements chaotiques, les bonnes
approches sont d’inspiration systémique et
n’ont que peu d’à-priori sur les systèmes opérants : la réalité des processus
ou des chaines de valeurs… elles ciblent « la vraie vie ».
Ces approches considèrent notamment que les systèmes opérants, même s’ils
répondent parfois à des règles généralement admises, se structurent en réalité
de façon dynamique et récursive, y compris à des
niveaux très subsidiaires : réactions en contexte, auto-organisation de groupes
d’objets, interopérabilité à des niveaux plus collectifs, stratégie,
etc.
L’Internet des Objets (je n’utiliserai que ce terme pour la suite du propos)
symbolise donc cette étape historique à franchir, où un changement de paradigme est nécessaire.
Par analogie, il est de même nature que celui qui nous a fait passer du modèle
physique simplifié de Newton à ceux (en évolution
constante) proposés par Einstein (dans l’infiniment
grand) ou Planck (dans l’infiniment petit)…
Le précédent modèle Newtonien ne
s’est en effet révélé finalement utile qu’à notre niveau d’abstraction, de
perception et d’action (donc d’organisation). Les choses ou objets s’y
intègrent dans un cadre pré-structuré dont les règles sont immuables et
s’appliquent partout (espace euclidien,
temps universel). De même, tant que
l’organisation reste limitée et perméable, le consultant en organisation ou le
concepteur informatique n’ont
besoin que d’un modèle
approximatif. Ce modèle est rassurant, il permet (en théorie) une certaine
prévision. Enfin, les modèles les plus simples sont aussi ceux que nous
retenons, souvent par paresse intellectuelle, manque de moyens d’analyse ou de
vision d’ensemble : « Le demi-savoir triomphe plus facilement que le savoir
complet: il conçoit les choses plus simples qu’elles ne sont, et en forme par
suite une idée plus saisissable et plus convaincante (Humain, trop humain
(1878-1879) - Friedrich Wilhelm Nietzsche)
».
Dans les modèles physiques modernes, il n’y a pas d’organisation « a priori
». La structure de l’espace change (y compris dans sa dimension temporelle) et
évolue en fonction de l’auto-organisation des objets (petits ou grands) qui le
peuplent. Les règles n’y sont pas nécessairement immuables : certains modèles cosmologiques récents
considèrent notamment que l’Univers n’est pas un milieu homogène et isotrope,
c’est-à-dire qui n’a pas nécessairement les mêmes propriétés physiques selon
les contextes d’observation (lieu et temps). Toute analyse est donc
nécessairement récursive et évolutive, sujette à révision permanente.
Par analogie, l’organisation devenant complexe ou l’environnement chaotique,
le consultant en organisation ou le concepteur informatique devront utiliser
des modèles dynamiques nécessitant
un apprentissage permanent afin de
s’adapter aux changements perpétuels (ce que fait le cerveau humain). De tels modèles intègrent
l’incertitude comme composante fondamentale de la démarche et mettent en
exergue la primauté du pilotage sur le contrôle ou la prévision. La mise en
œuvre de ce type de démarche implique cependant de sortir du cloisonnement technique dans lequel un
siècle d’enseignement nous a plongé : l’appréhension des organisations
complexes ou des environnements chaotiques nécessite une transdisciplinarité qui, historiquement,
caractérise l’époque antique ou la Renaissance. En outre, le pilotage face à l’incertitude,
à part en sociologie, n’est pas une notion
communément enseignée dans nos cursus usuels : économie, organisation, finance, informatique,
etc.
Avec l’ouverture généralisée des chaînes de valeurs et l’avènement de
l’Internet des Objets, les acteurs (humains, groupes, communautés, entreprises,
cyberobjets, communautés ou groupes de CyberObjets…) vont plus que jamais
disposer de caractéristiques propres, mais leur finalités – celles qui
déterminent leurs comportements - vont se construire au fur et à mesure de leur
cycle de vie et parfois être divergentes : rien n’y sera définitif ou
pleinement prévisible « a priori ».
Dans un tel contexte, il est donc illusoire de vouloir anticiper tous les
comportements, les savoirs faire ou échanges possibles : tous vont évoluer,
souvent de façon fortuite, selon les contraintes rencontrées, le retour
d’expérience et les interactions. Le maître-mot en la matière est donc «
adaptabilité » !
Un travail vraiment utile de standardisation consisterait donc, non plus à
proposer des modèles
préétablis (voir par exemple en informatique : http://fr.wikipedia.org/wiki/Model_driven_architecture), mais à
proposer des approches et des outils standardisés permettant de modéliser les
dynamiques intrinsèques aux organisations complexes (étudiées en tant que
systèmes sociotechniques) ou aux environnements chaotiques. Ce que nous faisons
par exemple au sein de Business2Any pour nos clients.
Il s’agit donc ici de favoriser des approches systémiques qui permettent
des appréhensions, à la fois globales et situées, avec des tendances communes
mais des réponses différentes selon le système, l’environnement traité ou
étudié, le moment de l’étude. Dans mon dernier ouvrage sur l’Internet des
Objets (l’Internet des
Objets… Internet, mais en mieux », Éditions AFNOR
(ISBN 978-2-12-465316-4), j’illustre ce point en faisant le parallèle entre ces
« nouveaux standards » et les « attracteurs étranges » de la théorie du chaos. Cette analogie m’est
apparue en effet troublante et digne d’intérêt.
La réalité opérationnelle évoluant selon des dynamiques d’apparence
capricieuses, la question de la gouvernance
deviendra également centrale pour les questions de standardisation. L’humain
restant au cœur de l’organisation sociotechnique, ses règles de perception, de
pilotage, d’action ou encore d’adaptation devront lui permettre de piloter
efficacement les transformations de
l’organisation dont il a la charge. C’est sur ce point que les principaux
standards à venir démontreront leur pertinence. Quelques standards « classiques
» (au sens où nous les comprenons aujourd’hui) et spécifiques subsisteront
néanmoins : « ciblant des typologies d’objets et d’architectures plus
restreintes selon les secteurs d’activité, …
ils seront facteurs de productivité dans les chaînes de valeurs « fermées » ou
« semi-ouvertes » (In « l’Internet des Objets… Internet, mais en mieux », Éditions AFNOR (ISBN
978-2-12-465316-4). À ce titre, GS1, en toute clairvoyance, n’a-t-elle pas
rebaptisé EPCGlobal en « Intranet
des marchandises » ?
Texte adapté d’un article paru précédemment dans la lettre de l’AFEIT (http://91.121.31.27/afeit2/images/Lettre/lettre_20.pdf)
Comments
Il faudrait que l'on prenne un moment pour parler de la "perspective numérique" et de sa "construction légitime"... Bon 2013 !
You surely get a part of the idea when you say that "it's raining" means different things for your walk or your grass watering.
BUT semantic web is (unfortunately ?) a dead end. There just isn't any way to define meaning without value. This means the capitalists (evil or not) will be the first on the ball.
I'm definitely with you when IoT means lower CO2 expenses etc. But how to get there is (sadly enough) only a question of money. So, either IoT means "savings" or it means "irrelevant".
Well, I would say : There just isn't any way to define meaning without "aim/target" instead.
Only autonomous and intelligent entities can give an information a meaning since this information will be analysed by them throughout their ongoing pursued target.
Hence our approach that is to give any physical object an associated software intelligence (embedded / cloud / etc.) able to make such an analysis.
The IoT will include that semantic dimension when objects will be intelligent enough to understand how things are going on VS their own aims (or at least the ones we will delegate to them).
On the other hand, any Semantic Web based on general ontologies (such as the W3C ones) is, for me, a real dead end.
I also fully agree with your last statement regarding feasibility VS economical relevance.
As sad as it can be, the IoT "problem" is an existentialist one. IoT for IoT's sake is useless, and arguing about IoT's existence/future/past is fruitless.
IIRC (and I know I'm overly simplistic), your view is one of "avatars" existing in a virtual world, parallel to the one of the real things. It makes sense, but the 'real'-'virtual'-'real' interface is too complex/too fragile for me to support this kind of infrastructure. I'm more in favor of "augmented reality" where microcontrollers/SOC are embedded in real things/containers and sporadically report information to their "owners".
I do agree, "AVATARS" can be of many different kind. Some will always interact, some will mainly sleep, some will be less intelligent, some will only be limited software... and some objects will not need those "AVATARS". Like in nature, there will be many different declinations : cells, bacteria, trees, worms, birds, dogs... and humans.