La valeur économique de tout objet est définie selon 2 critères : "rareté" et "utilité" (2). Aujourd’hui, afin de traiter le problème posé par la "rareté" d'un objet qui nous est "utile" (3), nous l'achetons (en prenons possession) pour l’avoir en permanence à notre disposition et disposer de la garantie de pouvoir l’utiliser à n'importe quel moment, ce même si l’usage en est occasionnel. Nous payons ainsi un prix pour avoir les objets "sous la main" car il nous est difficile d'en prévoir à l'avance l'usage : nos besoins n'étant pas toujours anticipés et les conditions de partage des objets qui y répondent étant compliquées à mettre en œuvre (problème d'organisation), nous nous garantissons individuellement – avec la propriété - un accès permanent aux ressources qui nous sont utiles.

Or, dans les approches les plus crédibles de l’Internet des objets, il est proposé d'attribuer de l’intelligence logicielle associée aux objets. Cette approche permet potentiellement de déléguer à l'objet physique (4), dans une organisation ou communauté humaine donnée, le pilotage des conditions de son accès et de son partage. L'objet "utile" devenant ainsi acteur des organisations - ou "gestionnaire" de ses conditions d'accès et de partage - il automatise et facilite les conditions de sa mutualisation au sein des communautés d'utilisateurs. L'objet-acteur répondrait ainsi en grande partie au problème posé par la "rareté" des ressources économiques.

Cette faculté nouvelle, offerte aux objets physiques devenus automates, de "marchander" avec les humains leur propre mise à disposition va ainsi permettre de faciliter le traitement, aujourd'hui dissuasif, des questions d'accès et de partage, celui-là même qui nous incite à payer pour la possession des objets plutôt qu'à en payer les seuls usages. De nouvelles perspectives économiques, basées sur des principes de "pay-per-use" (paiement à l'usage) vont ainsi se développer massivement : les exemples précurseurs sont ceux du co-voiturage ou des vélos urbains partagés (Vélib', etc.) mais ils ne sont que l'annonce d'un phénomène de plus grande ampleur.

Mais cette "économie des usages" peut vraisemblablement rapidement basculer par la suite vers une économie des savoirs, ou un mix des deux.

En effet, les conditions d’accès et de partage de toute ressource (ou valeur économique) se font en référence à des systèmes de valeurs (règles éthiques, usages, coutumes, etc.) qui sont intimement liés aux organisations ou communautés humaines concernées. Les objets intelligents vont s'insérer dans ces organisations, à la fois en tant que ressources et en tant qu'acteurs autonomes, sachant s'auto-partager. En outre, les systèmes de valeurs évoluent dynamiquement : pour maintenir leurs rôles, les objets "ressources-acteurs" devront donc s'adapter concomitamment.

Par exemple, une tondeuse à gazon œuvrant dans la banlieue parisienne ne "s'auto-partagera" (comportera) pas exactement de la même façon qu'à Qiaozi (banlieue de Pékin) ou à Hoboken (New-Jersey, banlieue de New-York). Les intelligences logicielles pilotant ces différentes "versions" de tondeuses seront des adaptations spécifiques et divergeront d'autant plus au cours du temps que chacune des tondeuses intègrera de nouveaux savoir-faire issus de son propre retour d'expérience.

Plusieurs conséquences sont envisageables. La première d'entre elles est que ces "cyberobjets (5)", disposant d'une double nature… • physique (caractéristiques fonctionnelles propres de l'objet + électronique embarquée le cas échéant (6)), • et virtuelle (l'intelligence logicielle associée, évolutive), …S'enrichiront en permanence, via cette dernière, de nouveaux savoir-faire acquis ou inculqués. Tout cyberobjet - devenant donc un véritable agent économique (7), capable de s'adapter dynamiquement aux systèmes de valeurs des organisations dans lesquelles il sera engagé – sera ainsi susceptible d'échanger ou de monnayer son savoir-faire acquis, au même titre que les acteurs humains monnayent les leurs.

Par exemple, une cyber-valise de globe-trotter ayant parcouru la Terre entière et disposant d'une connaissance exhaustive des aéroports (contraintes, risques, usages, processus, etc.) pourra publier, dans une bourse en ligne d'échange de savoirs, son savoir-faire acquis de son expérience. Cette connaissance, utilisée par une autre cyber-valise nouvellement fabriquée, permettra à cette dernière de se préparer pour tel ou tel voyage : attention accrue lors du séjour dans les aéroports à risque (exemple : captation plus régulière des informations évènementielles issues des capteurs, traitements contextuels de l'information adaptés,…), information du voyageur sur telle ou telle anecdote, telle information utile, etc.

Les cyberobjets, à l'image des compagnons (8) apparus au moyen-âge, vont ainsi favoriser et généraliser une "économie des savoirs", basée sur l'échange et le partage de savoir-faire sans cesse enrichis du retour d'expérience. Le "savoir", renforçant ainsi sa dimension économique (rareté / utilité) grâce aux objets, pourrait devenir une dimension majeure de l'économie du futur.

Cette économie de l'usage et des savoirs, établie sur la nécessité de prendre en compte de façon dynamique, spécifique ou contextuelle les systèmes de valeurs des organisations, va aussi favoriser les entreprises sachant proposer des objets dont l'intelligence logicielle associée sera "compatible" avec l'écosystème ciblé et saura évoluer de concert : nouvelles versions, éventuel auto-apprentissage, intégration du retour d'expérience (par nature spécifique et local). Nous allons donc potentiellement assister à une relocalisation de certaines productions, spécifiquement adaptées aux écosystèmes locaux (besoins, usages, systèmes de valeurs). Il est en effet possible d'expliquer les raisons qui favorisent actuellement la production de biens de consommation dans les pays à bas coûts (prix de revient compétitifs d'objets inertes et dépourvus d'intelligence) ; mais si l'on considère que ces biens de consommation vont devenir des acteurs autonomes (via leur intelligence associée), il faudra vraisemblablement les produire localement, ne serait-ce que pour assister leur évolution (l'enseignement à distance ne fonctionne jamais bien, même pour les humains).

La conception et la mise en œuvre des cyberobjets, pour être efficace, ne peut être que locale car sujette à une parfaite connaissance des systèmes de valeurs en place, de leurs changements et évolutions dans le temps (9). Les entreprises manufacturières vont ainsi probablement muter et se rapprocher des lieux d'utilisation des objets, afin de pouvoir maintenir leurs produits en "symbiose culturelle" avec les communautés d'usagers cibles et leurs systèmes de valeurs associés. À titre d'illustration, les "Fab-Labs (10)" sont une tendance intéressante en la matière et, à tout le moins, une expérience à suivre de près puisqu'elle va dans ce sens.

Adaptée au contexte des PME, cette réflexion pose à court-terme la question de savoir s’il est rentable d’investir (11) dans des bureaux, d’avoir des infrastructures téléphoniques dédiées, des flottes de véhicules propres, etc… autant d'équipements qui sont généralement sous-utilisés et qui pourraient être mutualisés si les conditions d'accès et de partage étaient facilitées. Ce qui n'est pas le cas aujourd'hui car – rappelons-le - les méthodes de conception logicielle utilisées la plupart du temps ne permettent pas d'automatiser avec succès de telles fonctionnalités à des niveaux les plus subsidiaires qui soient : les objets eux-mêmes. Ce sont donc des solutions propriétaires coûteuses, centralisées et peu évolutives qui priment, limitant ainsi le développement de l'économie des usages à des écosystèmes confinés (développements en "silos" (12)).

À la condition que l'on adopte des méthodes de conception logicielle différentes – systémiques et sachant traiter la complexité (13)- l'Internet des Objets pourrait donc permettre d'accroitre la flexibilité opérationnelle des entreprises et nous faire entrer de plain-pied dans cette économie des usages qui nous est promise par certains. Ainsi, les entreprises – même les plus petites - pourraient plus facilement mettre en œuvre des principes d’« asset sharing (14)», ce, sans nécessairement avoir recours aux services de grosses sociétés spécialisées dans la gestion de flottes ou d'immobilisations telles GE Capital, ARVAL (15), etc. D'ici à quelques années, ce sont ainsi des entreprises sans immobilisations qui pourraient progressivement voir le jour.

Philippe Gautier,
Novembre 2011.
Co-auteur de : "L'Internet des objets : Internet, mais en mieux", AFNOR (ISBN-10: 2124653164 - ISBN-13: 978-2124653164);
Fondateur de Business2Any (www.business2any.com)


Notes :

(1) Il faut préciser que lorsque je parle d’Internet des objets, il faut comprendre ici "Internet du futur", sans distinction de terminologie. L’utilisation de la réalité augmentée, l'informatique ubiquitaire ou pervasive, le Web 3.0, 4.0, sémantique ou symbiotique correspondent à plusieurs facettes d'une même évolution dont les technologies sensorielles ou éléments de réseau sont aujourd'hui la partie matérielle émergée de l'iceberg. La partie immergée, les intelligences associées aux objets, imposeront ces derniers en tant qu’acteurs ; au même titre que les humains sont devenus "acteurs" du WEB 2.0, il n'y a pas si longtemps de cela.

(2) Voir : http://iegd.institut.online.fr/ART05-B-ADSc-Travail-valeur-fr.htm

(3) Un objet peut aussi être utile car il flatte notre ego et favorise la reconnaissance sociale (image de soi, autosatisfaction ; induites par les objets de luxe, les marques à forte notoriété, etc.).

(4) Via son intelligence logicielle associée.

(5) Formés de l'association des objets physiques et de leur intelligence logicielle associée.

(6) Ce dernier point n'est pas nécessaire dans tous les cas.

(7) Un agent économique modifie son milieu (marché, processus, chaine de valeur…).

(8) http://fr.wikipedia.org/wiki/Compagnonnage

(9) Argument renforcé dans le cas où l'objet dispose de capacités électroniques embarquées qui inter opèrent avec son intelligence associée.

(10) http://fr.wikipedia.org/wiki/Fab_lab

(11) I.e. "de posséder".

(12) Par exemple, rares sont les solutions existantes de covoiturage qui sont interopérables entre elles.

(13) http://iegd.institut.online.fr/ART01-B-ADSc-complexite-fr.htm

(14) Gestion de partage des immobilisations.

(15) La valeur ajoutée de ces sociétés étant ainsi partiellement ou totalement déportée sur les intelligences logicielles réparties, associées aux objets (niveaux subsidiaires dans les organisations). Ces marques sont déposées par leurs propriétaires respectifs.