Réflexion socio-économique autour de l'Intelligence Artificielle

 

Dans les sociétés humaines, à la base de tout échange économique, la chaine de valeur est la suivante : d’un « besoin » émerge une « demande », qui se met en recherche d’une offre susceptible de le satisfaire. A l’origine de cette « offre », il y a souvent des moyens de production mis en œuvre (artéfacts, ressources externes, connaissances, etc.).

Progressivement, dans l’histoire humaine, l’automatisation (force animale, outillage, mécanisation, production énergétique, etc.), a permis le développement des moyens de production. Siècle après siècle, puis année après année, dans une logique de développement exponentielle, ces moyens de production ont profondément bouleversé les structures socio-économiques dans lesquelles ils étaient employés (soc de charrue, palan, roue, métier à tisser, machine à vapeur, appareils électriques, informatique …) … jusqu’à provoquer, au moment de la révolution industrielle, une bascule dans le paradigme économique en cours.

Sous l’effet de cette capacité à produire toujours plus, et dans un contexte consistant à réaliser des économies d’échelle (massification, standardisation, etc.), le problème de la « surproduction » s’est insidieusement et progressivement imposé aux « offreurs » … entraînant celui de « l’écoulement des stocks d’invendus ». Leur nouveau problème n’était plus de répondre le mieux possible aux demandes, mais de stimuler la « demande solvable » (par l’intermédiaire du mécanisme cognitif de « l’envie », on ne parle plus ici de « besoin »). En agissant directement sur la « demande solvable », une boucle de rétroaction s’est progressivement créée jusqu’à généraliser un nouveau paradigme dans cette économie naissante : susciter l’envie permanente d’un nouvel acteur appelé désormais « consommateur ». Marketing, publicité, prospection commerciale et – plus tardivement – instituts de sondages étaient nés … très vite, il allait s’agir d’étendre cette offre de masse et de viser une « demande » plus large, par l’intermédiaire du recours massif au crédit.

L’histoire du XIXème siècle, puis du XXème n’ont fait, grâce à l’accélération technologique, n’est qu’une accélération croissante de ce phénomène, dont la « logique » (bien que ce mot soit discutable) mortifère et prédatrice fait fi des ressources employées (matières premières, énergie, matériaux, machines ou « ressources humaines »).

« Mortifère et prédatrice », car cette – nouvelle à l’échelle de l’humanité - chaîne de valeur n’est pilotée que par le besoin vital de « faire tourner » les moyens de production pour éviter leur déchéance… et donc fragiliser l’entreprise qui la supporte. Produire implique d’écouler les marchandises produites sur les marchés concernés, c’est-à-dire oublier le « besoin » et le remplacer par la « stimulation permanente de l’envie ». « Mortifère et prédatrice » toujours, car tout cela s’opère dans un contexte de concurrence exacerbée qui nivelle par le bas et vise à produire au moindre coût. En effet, dans une chaine de valeur qui s’emploie à produire une offre standardisée (économie de masse), le principal levier de compétitivité est d’agir sur le coût de la production. La différentiation par l’innovation est un moyen de se distinguer sur le marché, et d’échapper à cette logique réductrice … mais une entreprise leader sur son marché dépensera toujours son énergie pour maintenir sa situation de monopole, certainement pas pour le mettre en difficulté : instabilité ou incertitude sont les écueils à éviter.

Le début du XXIème siècle n’est que la période du paroxysme de ce phénomène, avec l’avènement de technologies « ultimes » qui en démultiplient la logique et en accélèrent les effets dévastateurs : informatique, puis sa quintessence, l’Intelligence Artificielle (au sens large). En l’espèce, soit ce « climax » technologique est à considérer comme un « chant du cygne », et contribuera très rapidement à un effondrement violent du système ; soit il permettra – bien utilisé – de le réformer.

Comment ?... Pour autant qu’elle ne soit pas exposée à une stimulation quelconque, (selon le schéma : offre > stimule demande solvable > crée l’envie), une personne qui exprime un besoin doit fournir l’effort (le coût) de l’organisation qui lui permet d’identifier une offre adéquate et d’y accéder (afin que le besoin soit satisfait). Le marché de la consommation de masse permet aujourd’hui que cet effort (ou coût) soit statistiquement et préalablement supporté par les structures verticales et centralisées que sont les entreprises commerciales (grande distribution, constructeurs, plateformes numériques, etc.) ; ou publiques (administrations, services publics, etc.).

Si l’on fait le pari que l’Intelligence Artificielle (IA), bien conçue et bien utilisée (nous en sommes loin en 2020) peut permettre de s’affranchir de ces structures - c’est à-dire de supporter à chaque fois l’effort (ou le coût) de l’organisation à mettre en œuvre -, il est alors possible d’envisager une ré inversion du paradigme socio-économique mentionné ci-dessus, et revenir à la chaine de valeur originelle (dont la vertu principale est d’être pilotée par les besoins, et non les envies ou les désirs… même si ces derniers restent envisageables) : d’un « besoin » émerge une « demande », qui se met en recherche d’une offre susceptible de le satisfaire.

Une nouvelle économie, horizontalisée et locale, pourrait dès lors se développer à grande échelle. Ici, l’IA serait un puissant artéfact un assistant personnel, permettant à l’humain de réellement viser l’économie de l’usage, locale, collaborative, et solidaire. Bien entendu, les structures vivant sur le schéma actuel seraient amenées à se défendre (avec, sans doute, la complicité des états-nations ou des oligarchies qui en vivent), puis disparaitre.

Le principal enjeu de l’Intelligence Artificielle – artéfact ultime de notre espèce – tient dans cette possibilité d’inverser le paradigme économique en cours ; et de revenir à des principes plus en accord avec les contraintes écologiques ou climatiques du moment ... ou pas.

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